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Ma vie



Puisqu'il me faut donner un résumé de mon « pedigree » (ou curriculum vitae, comme on dit dans
les ministères) , je dois avouer que je suis né en 1934 sous le signe du Cancer
(même pas Poisson) , que j'avais encore le mal de mer vers 1954 mais qu'en 1974 j'ai presque
toutes mes illusions, malgré le malheur d'avoir vu ma compagne appareiller en solitaire pour
l'éternité. Ayant rattrapé les études que je poursuivais, j'ai obtenu d'abord mon brevet de
lieutenant, puis en 1964 celui de capitaine.

Hier

Aujourd'hui

Citoyen français, fier de l'être, je devais "devenir un homme" (comme dit ma concierge) en
accomplissant mon service militaire à vingt-sept ans, vers les années 1960. J'eus le privilège,
cette occasion, de ne pas accéder aux responsabilités supérieures pendant vingt et quelques
mois, en demeurant " breveté provisoire de seconde classe ". Après avoir été officier pour le
compte d'un armateur, j'ai profité des longues heures de garde pour méditer et rêver de
naviguer pour mon propre compte (je regrette d'avoir volé, en pensées oiseuses, ces heures que
je devais à la Nation) .
L'esprit d'indépendance et la vie concentrationnaire suscitent toujours des envies d'évasion.
Mon frère et un ami, effectuant leur service militaire en ma compagnie, arrivèrent à la même
conclusion : L'évasion. Nous avons vite compris qu'en nous unissant, nous pouvions partir trois
fois plus vite.





En juillet 1966, le voilier "Beligou" quittait Ouistreham pour revenir à Croix-de-Vie en juillet
1968, après quatrevingt-quinze escales et 32 640 milles de route.
Nous venions de véritier que la terre est ronde.


Presque pas antimilitariste, j'ai parlé de mon service militaire parce qu'il cristallisa
les idées en suspension vague dans nos esprits et dësirs. (II est possible aussi que j'éviterai
à certains de chercher mon nom sur les listes d'officiers de réserve.)Bien sûr, je parlerai longuement du "Beligou" et de son équipage, tout en précisant dès à présent
que l'entreprise, modeste et sans publicité, se déroula sans bavures et sans accidents.
en "pères peinards " du tour du monde, pas "mangeur d'écoutes" pour deux ronds, ni casse-cous,
ni paysans...
.. mais amoureux du milieu marin et maritime, préférant le bon vin à l'eau salée...
ne crachant ni contre le vent, ni sur les épices, respectueux de la nature, mûrs sans être
blets.
***
Ma malle à souvenirs va s'entrouvrir, soyez indulgents quant à ma façon de m'exprimer,
ne manquez pas de m'interroger si quelque point nécessite une précision, peut-ètre pourrai-je
contribuer, par quelques lignes chaque mois, à vous faire oublier les maux de notre société pour
vous entraîner dans le rêve où flottent les voiles gonflées d'Alizès, tandis. que les cocotiers
se balancent et que les vahinés lascives ondulent au son d'un tamouré... comme au cinéma.
.


 


LIBERTY STORY


Première partie :

"La croisière noire"

 

Une chronique du passé ne peut oublier l'ère
des "Liberty Ship". On pourrait même dire épopée....Mais nous laissons ce choix au commandant
Guy Quiesse (C.M.M.)
. D'ailleurs, un trop grand nombre d'épopées maritimes n'apportent pas autant de fraicheur et
de joie de vivre que celles qui sortent de la mémoire de " LIBERTY STORY"
et si Rabelais - Le rire est le propre de l' Homme - avait connu ces vaillants navires de
maintes premières armes, peut-être y aurait-il rencontré "Panurge et autres moutons"

Nous sommes heureux de vous présenter quelques tranches de bonne humeur.

Guy Féat, Secrétaire Général ACOMM




Comme disait un ami.... cette histoire criante de vérité n'est que le
reflet d'une imagination perfide ou le produit d'un cerveau dérangé. S'il est prétentieux
de vouloir
reconnaître une figure sous le masque ou le sumom, il serait plus stupide encore de se croire
l'un des
héros bête ou brave.
 


Mon récit n'est fait que de racontars de carré, d'échos douteux
de «radio coursives », de bobards de cuisine....impossible de démêler le vrai du faux. Erreurs
techniques, inexactitudes chronologiques ou géographiques, côtoient des souvenirs précis...

Alors.. que les "peine à jouir" changent de lecture, mais vous
autres, copains de jadis, partageurs de « petits dégagements » et amateurs de franches rigolades,
embarquons. .., c'était... hier !
Comme disait l'autre...après 40 années passées à la mer ou à son
service, il ne faudra pas s'étonner si mon langage est... salé !
Enfin, demière précision pour répondre à certains.. : oui, les récits des
" Croisière Noire et Croisière Jaune"...expéditions André Citroën, ont été parmi mes premières
lectures... intéressantes et passionnantes.


Guy QUIESSE

LIBERTY STORY


Deuxième partie :

"La croisière jaune"

Heureux que la croisière noire vous ai incité à venir goûter non pas la "terre jaune"...
mais à l"Extrême Orient" que nous avons tant apprécié!


Guy Quiesse



Attention au Petit Oiseau !


- aaarrrtnunggg...ne bas boucher bitteuuu !"

La flamme du Zippo à essence approche lentement de la poudre de magnésium.... :flash, déclic...

- Chaize... chai engore raté l... Un beu de bazience Mézieux les Officires...le vinn anguiloze mein bitit doigt... et chappui trop dard !

Chahut général, les types qui s'étaient figés cinq minutes devant l'objectif se détendent en riant.
- Où gast donc... il a mis sa figure çui-ci aussi quoaahhh ?... tonne Joacbim Kerdubon, apparenté aux Kerdubonnec...bien connus à Dol de Bretagne, et de nous autres...on dirait un ramoneur dame !

- L 'a mis trop près d'son "bihouelle" et l 'explosion l 'a noirci... pardi !

- II était déjà noir avec le Iit' de "lousou" qu'il a déjà sifflé !

LIBERTY CHERIE

EN GUISE DE PREFACE

 

Après avoir servi honnêtement en qualité de pilotin et
d 'officier un non moins honnête patron, ce cher Monsieur François Barbe..(bien connu des lecteurs de Liberty story) ;
après avoir vu ses connaissances sanctionnées par " une peau de bouc " (Brevet ) de Lieutenant, Joachim Kerdubon apparenté
aux Kerdubonnec, bien connus à l'Université de Dol allait avoir l'honneur et les désavantages de servir
notre mère à tous : la PATRIE...en qualité de " breveté provisoire de seconde classe timonier ".

Dire qu' en 1914, le propre père de Joachim avait défendu les berges de l'Yser en qualité de quartier-maître fusilier ! ! ...

Dire qu'en 1870, le grand-père de Kerdubon avait défendu les fortifications de Paris en qualité de " sigond-maît'boum "!.
Dire que l' aieule de notre ami avait roulé sous sa coiffe de dentelle, des rêves dans lesquels
son " pitit " serait Grand Amiral de la Flotte ...

La honte et Ia déchéance allaient-elles s'abattre sur une noble famille chrétienne et
républicaine... comme " la vérole sur le bas clergé " ?

Non mes amis...Je le jure, moi qui l'ai bien connu. Nous dirons que c'est un fâcheux concours
de circonstances, qui le priva de la casquette au macaron de la Royale. En tous cas , avec le
caractère que nous lui connaissons, même s' il perdit deux ans de sa vie active, il gagna une
plus grande connaissance des hommes et c'est son sens particulièrement ironique et développé de
'humour, qui lui fit déclarer cette sentence à moins qu'il ne l'ait piquée ailleurs... " on a
une idée de l 'infini en contemplant la connerie humaine "

Après LIBERTY STORY, croisière noire et croisièrejaune,...et LIBERTY-CHERIE...
voici :

COUP DE BABOUCHE AU FEZ

ou Kerdubon au Royaume du Baroque


Sérieux avertissement :

Je sais qu'au Royaume du Baroque où la tradition orale reste si importante...que les faits se
gravent dans les mémoires, comme des caractères Arabes sur de l'airain et qu'il n'y a jamais
prescription.

Néanmoins plus de vingt ans après, j'écris quand même ce récit des mémoires... d'un bourricot,
dont les faits criants de vérité..... ne sont issus que de mon cerveau dérangé et probablement
sénile....non dans le but d'offenser une religion, un peuple ou un pays, mais celui de faire
rire les nombreux amis que j'ai laissé.... là bas.... de l'humble chaouche portuaire, au
puissant assis près du trône, car sous le sérieux du burnous, on sait..se tenir les côtes.
Seuls les mabouls pourraient se reconnaitre dans ce tissu de mensonges.


Dernier avertissement
Les géographes doivent savoir que le Sultanat du Baroque, s'étend sur une vaste presqu'île,
coincée entre..... le Royaume du Maroc, la République de Mauritanie, le Sahara et l'Océan
Atlantique.




Arrêtez!...Arrêtez cocher!....

J'ai un connaissement coincé dans la portière!...

Avertissement sérieux


En vérité... l'auteur a commandé des Car carriers pendant de longues années, pour 1e compte
d'un GTE qui armait ses navires à Nantes.

En. vérité... de nombreux personnages y avaient le surnom dont i1 se sert...et la vie
ressemblait étrangement à ce qu'il décrit.

Cependant tout est faux, et sort probablement d'un esprit dérangé. Les surnoms des uns sont
attribués à d'autres...les histoires qui ne sont jamais arrivées aux uns, n'ont donc jamais pu
arriver à d' autres !


 


 

 

 


Inutile de chercher à reconnaitre un des héros de cette...salade...de faits hautement improbables...même s'ils sont criants de vérité... fausse... la vérité d'ailleurs comme dit Kerdubon, ne sort plus du puits toute nue...non par crainte des représailles des pudibonds ... puants et intégristes, mais parce qu'elle est maintenant, depuis la pollution des nappes.. frénétiques...enfermée en bouteilles misérables dites honteusement... naturelles...gast donc ! Se fâcher au sujet de ce récit ne vaut pas le coup. Si quelques uns étaient tentés par le démon de l'orgueil... outragé, ils se montreraient plus ridicules que l'auteur bien mûr pour l'asile d'aliénés...mais pas encore tout à fait blet ! L' auteur affirme qu' à son habitude, il n' a pas cherché à se mettre en avant...mais à amuser la galerie...pour que Ie banc de nage soit moins pénible aux galériens qui continuent de ramer.
Quant aux peine à jouir...dont aucun ne figure parmi les amis de Kerdubon, s'ils persistent à croire que tout est affaire sérieuse...notre ami pense qu'ils .se préparent de drôles de rigolades au paradis des cons, lorsqu'un démon malin leur chatouillera des arpions pour les décoincer...car le rire est le propre de l'homme !


 

LIBERTY - La croisière noire -


 

Le Coup De La Loco



Après la guerre, pas la grande, mais la demière... avant la prochaine...la France éternelle reçut un lot de Liberty ships. C'était indispensable pour que notre Marine Marchande saignée ou vétuste reprenne vie, et que, grâce à cette Marine Marchande, le pays retrouve sa respiration normale en exportant et en important, selon le principe de l'Archipompe(1) à finance : aspirez... souflez !
Ces navires qui avaient été construits à la chaine, certains pour... un seul voyage en convoi à travers l'Atlantique vers la Grande Bretagne naviguèrent.. plus de vingt ans..: fortiches ces Américains !

L'un des armateurs français, Monsieur François Barbe, toucha son paquet de liberties et les affaires furent prospéres.

 

Immense source inépuisable de richesses, la colonie commença à se développer considérablement. On y partait de zéro et tout devait être amené,  depuis le négropot en fonte des ménagères noires, jusqu'aux éléments préfabriqués d'usines sophistiquées, en passant par les centaines de milliers de tonnes de ciment, le ravitaillement.. et la boisson.
La Côte d'ivoire avait pour cordon ombilical, le wharf de Port Bouet ; un épi de fer et béton, pointé vers l'infini de l'océan, comme un index recourbé qui dirait : par ici la bonne soupe!
Sur rade foraine de Port Bouet, un navire attendait de 30 à 45 jours(3) avant de débarquer sa cargaison hétéroclite mais vitale à la construction d'Abidjan, d'un port dans la lagune, et du percement de cette lagune. La houle puissante de l'Atlantique faisait rouler bord sur bord la flotte au mouillag. En périodes de tornades, il fallait être prêt à prendre le large à tout
instant, pour ne pas être drossé à la côte si la chaine du mouillage venait à pèter sous les violentes rafales d'un vent soudainement déchaîné.

Lorsqu'enfin, c'était son tour, le cargo à l'aide de ses mâts de charge, déchargeait sa cargaison dans des allèges de bois, remorquées par des chaloupes à vapeur. Si la houle n'était pas trop puissante, certains accostaient le wharf pour débarquer ses colis lourds, à l'aide de sa bigue. Si non, il fallait au large, les descendre sur un assemblage d'allèges liées entre elles ,ce qui n'était pas sans apporter quelques cheveux blancs aux tignasses recouvertes d'une casquette plus ou moins galonnée.


Les écoles de navigation sortaient déjà bon an mal an, leur centaine d'élèves et officiers chaque session...mais c'était insuffisant en comparaison des flottes considérables  possédées par les armateurs de cette époque. Alors, les compagnies embarquent en supplément d'effectif des pilotins sur leurs navires. Ceux-ci et les élèves officiers devenaient très rapidement Lieutenant- dérogataire, s'ils en avaient l'étoffe. En somme, à ce moment là il y avait deux possibilités : où l'on réussissait le concours d'entrée et l'on faisait deux ans dans une école de Marine Marchande... dite école d'hydrographie...avant d'embarquer comme élève..,ou l'on naviguait directement pendant deux ans, puis on faisait un an dans une école. Au bout du compte, on avait le « ticket»..,comme disent les Anglais, soit de Lieutenant au long cours, soit de Lieutenant au cabotage. Joachim Kerdubon, apparenté aux Kerdubonnec bien connus à l'université de Dol, était embarqué en qualité de pilotin sur le Mézidon, un Libertyship parmi tant d'autres,.. de la flotte à François Barbe.

Sur ce navire, le capitaine Laposte Auguste, originaire des Bacalans, venait de fêter ses trente printemps, Le Second Capitaine, plus jeune, n'avait qu'un brevet de Lieutenant au Long cours, ainsi que le 1er Lieutenant..,tandis que les second et troisième Lieutenants, étaient dérogataires. Comme on le voit en cette période bénie par le trident de Poséidon ,
les armateurs cherchaient des "casquettes" et, au cours du beurre, les salaires étaient considérables. Tout le monde se souvient...la larme à l'eil...des javas que nous avons pu faire à Hambourg, Dunkerque, et...ailleurs. Quelques quinze années après, les armateurs se bradèrent...à eux mêmes...mais sous pavillons de complaisance,... leurs flottes de commerce...ce qui fit que les places devinrent rares et les salaires misérables. On vit alors sur les navires rescapés de la braderie, tous les officiers pont, du pacha au troisième Lieutenant ,possesseurs du "ticket" de Capitaine au Long cours....et l'un d'eux qui osa demander à François Barbe par l'intermédiaire du Capitaine d'Armement une petite rallonge, s'entendit dire :

- Mon ami, si vous n'ètes pas satisfait, partez!....Je n'ai qu'à donner trois de coups de canne sur les pavés de Paimpol pour faire sortir quinze capitaines au long cours volontaires pour prendre votre place!

Joachim devait normalement passer Lieutenant en remplacement du 3ème qui partirait en congés au cours de la tournée du nord. En attendant, chef pilotin, il était l'assistant direct du second capitaine responsable du chargement, et tous deux buvaient la mousse de de trois heures, satisfaits de voir la fin du chargement de sacs de café, cacao en fèves, et autres trésors Africains...lorsque le Capitaine Laposte Auguste..,ne pas confondre avec son homonyme et ennemi Henri, déboula dans une rage folle, rouge et essoufflé par sa course, il s'arrêta au pied du bureau du  son second en brandissant un télégramme.

- Regardez ce que le "sans-fil" m'a remis!..vous vous rendez compte ?...vous avez brisé ma carrière!

Il fit demi-tour dans un dernier nuage de postillons.

Sans rien dire, car il ne faut pas laisser une bière se réchauffer...surtout par ces climats !...le Second et Kerdubon reprirent en main leur verre délaissé un cour instant.

- voyez Kerduhon... vous lisez comme moi ?

Le Pilot saisit le télégramme et reposa son verre vide. Il se gratta le crâne l'air perplexe...ouvrit la bouche pour aspirer un peu d'air...car la nouvelle lui coupait le souffle

- Ben çà alors !...manque une locomotive à Port Bouet ?
- On dirait... pourtant, rien n'est tombé à l'eau... à part une une palanquée de lait concentré venant d'Amsterdam !

- Y-a-ka...leur z'y dire.

- Oui, je vais porter la réponse directement au "radio" sans passer par le "vieux"!


Et le télégramme partit ainsi rédigé : « Après balayage des cales, n'avons pas retrouvé la locomotive manquante! »

glossaire


- L'archipompe dans la marine en bois était la grosse pompe à brinquebale sise au pied du grand mât. Elle aspirait l'eau des fonds.

- la bigue est une sorte de mât de charge. Celle d'un mât avant d'un Liberty Ship pouvit soulever 50 tonnes. Celle de son mât arrière seulement 30 tonnes... fallait bien à l'origine
sortir des cales des chars Sherman.... et autres engins guerriers

 






 

LIBERTY - La croisière jaune-


 

Depuis que le port de Hambourg a été rouvert, le photographe un véritable...artiste à sa façon,
fige sur papier glacé, à l'aide d'un authentique "Voitlander" ...d'avant guerre, tous les
états-majors des bateaux qui font escale. Il groupe ses clichés par Compagnies, et tandis
qu'il se prépgre à opérer, chacun feuillette les liasses de photos....pour rire de la tête des
copains embarqués sur les autres navires.

La longue table du carré, a été débarrassée du surnombre de bouteilles. On s'est groupé dans
le coin tribord, sur la banquette du fronton, sous la pendule en cuivre une de celles
qui...piquaient les heures, et finirent...piquées bien avant la disparition des Liberty-Ships,
tant il y a d'amateurs de lampes à pétroles...montées sur cardan...et autres
cuivreries...authentiques vieilleries maritimes.


Les dames...non mariées, ont été écartées et attendent en riant à l'autre extrémité de
la banquette...ce qui évitera par la suite, bien des drames dans les chaumières.
Par contre, par une sorte de privilège non discuté, le garçon en veste blanche se joint au
groupe...qui petit à petit, retrouve le calme propice aux opérations délicates de la...mise en boite.


Le grand fil à voile de photographe a donné un tour de rouleau à sa pellicule., rempli à la
petite cuillère la coupelle de magnésium, collé son oeil au viseur, saisi le cordon de
déclenchement du rideau, et ressorti son briquet.

- On regommenze...zilence !



Seules quelques mouches s'agitent dans l'atmosphère, même la fumée des cigarettes est immobile,
les ronds de fumées s'élargissent sans bruit ,et si lentement qu'il faudrait un...accéléré...
pour s `en rendre compte.

P.ssccchhhüitttt... clic... boum... crac ! - Scheunnnne...gut gut !

Alors, chacun exulte. On congratule l'artiste qui, une fois de plus, à fait triompher la science,
en réalisant le miracle de la synchronisation entre le doigt allumeur, et le doigt déclencheur....

- Engore ein bitit goup de rouche ?...Mézieux les officires bitteuuu ?... et la fête continue !





- Passe moi ta liasse p'tit Paul ! - Oh les gars... regardez !

Un silence général s'est de nouveau établi au carré du Mézidon, le Liberty de Monsieur
François Barbe, Armateur. Chacun est sidéré par ce qu'il voit...de visu...Comme di.t notre ami Joachim.

- Ben çà alors...le portrait du Commandant Laposte... en pied s'il vous plaît ! - Avec tous ses galons à poste!

- Et la casquette "porte-avions" par dessus !

- Attend...dit Kerdubon...sûrement qu'il va demander à la voir cette photo...et qu'il va en
commander dix exemplaires...pour ses futures conquêtes...J'vais arranger çà...Qui a un bic
rouge ?...J'vais lui porter au faciès si rempli d'expression... une énorme moustache !




 

LIBERTY CHERIE


CHAPITRE 1


L' incorporé ou les mystères de l'incorporation

II faisait encore nuit quand l'expresse entra en gare. Il avait drainé son contingent de
Bretons entre Rennes, Redon et Nantes avant d'être rattaché à l'expresse de Quimper qui de
son côté, avait ratissé le " Far-West " par Brest et Lorient.

- Bordeaux... cinq minutes d'arrêt !

Les nasillements du haut parleur embrumé réveillèrent Joachim. Ultime luxe avant les
rigueurs militaires, notre ami s'était payé une couchette. Se dressant comme piqué au vif par
un insecte taraudeur, Kerdubon faillit s'écorcher le front, qu'il avait légèrement dégarni,
contre la couchette du dessus. Il jura, sauta dans ses souliers, saisit ses vêtements, et
extirpa son sac de dessous la couchette inférieure, avant de se précipiter sur la porte
coulissante pour sortir. Une protestation générale des co-locataires continuant vers Hendaye
le surprit.

- Ben quoah...z'êtes pas recrues ?

- Si... de fatigue... tire-toi... ces soldats... tous des sansgêne... mallas doué!
En dehors de quelques voyageurs ordinaires, la foule qui garnissait le quai, était
constituée de gamins de 16 à 20 ans, qui débarquaient des wagons en criant et en chahutant,
exception faite pour quelques pâlots mal remis de leur première cuite d'homme. Le troupeau
piaillant se dirigea vers le portillon.

Une patrouille de " petits marins " sous les ordres d'un " Maître " réceptionnait Ies futurs
troufions. Personne n'interpella Joachim qui eut un instant a tentation de continuer son
chemin...vers la sortie. Il faut dire qu'avec sa grande taille, sa grosse moustache et ses 25
ans bien marqués, il ressemblait à un " pékin " quelconque. Il s'adressa au gradé écarlate qui
semblait manquer d'air...tant il était boudiné dans son baudrier blanc.

- Alors... vous ne voulez pas de moi ?.....Je suis recruté pour mon service militaire aussi
quoah !


- Gast donc... alors par ici mon ami... suivez vos camarade,s... dit l'homme dont le visage
d'un rouge flamboyantvira à la couleur brique. Le bleu terni du costume, l'or pisseux des
galons larges comme deux doigts et l'oeil nettement bovin ajoutés à la face si expressive,
évoquaient indubitablement le cocher des " vins du postillon " pour ceux qui se souvenaient
de cette " réclame " des années d'avant-guerre, du temps de noire GRANDE MARINE invincible
Environ 150 types étaient massés dans un coin du hall. Les conversations se nouaient.

- D 'où tu es toi aussi ? - De Brest même !

- T 'es engagé ou recruté ?

Kerdubon repéra soudain un collègue, lieutenant comme lui à la Compagnie Barbe.
Il fraya ses coudes pour l'aborder.

- Toi, ici ?...sacré Legrosnion !

- Eh oui, mon cher Kerdubon...mon sursis a été cassé

- Le mien aussi.. juste comme nous allions faire une ligne au poil sur l'Amérique du Sud !

- Essayons de rester ensemble... ces jeunes " trous-du-cul " m 'étourdissent par leur
connerie... quant aux fâyots.. figure-toi qu 'ils m'ont envoyé les flics maritimes pour me
cueillir au village...tu vois d'ici la bonne impression dans le bourg ?...mon sursis était
cassé et je ne le savais pas, n'ayant même pas été averti!...


Des autobus civils vinrent se ranger devant Ia porte de la gare. Dans chacun d'eux,
un " Second Maître " se prenait pour un Amiral.

- vous allez payer votre ticket au chauffeur... on vous remboursera après...vous donnerez votre
nom au " chef de vésicule " pour qu'il vous pointe !...


Un murmure de protestation s'éleva...à peine plus haut qu'un bourdonnement.

- J'ai pas de fric !... cria un blondinet.

- y a-ka en emprunter à vos collègues... et faites pas le mariolle vous !

Le " y a qu'a ", fils du grand YA-KA...fit éclater de rire les plus intelligents, ce qui désarçonna
le petit blond, et étouffa probablement dans l' oeuf le germe d'une révolution.
Grâce au YAKA, cousin du " FOKON ", il n'y aurait pas de nouveau Potemkine dans
la Marine Française...la nôtre...celle qui vous dit...vous savez bien quoi!

L'embarquement dans les autocars se fit en ordre et en silence.
Bordeaux fut traversée dans le petit jour pisseux. La ville magnifique, le " Petit Paris "
comme disait " Laposte "(originaire des Bacalans, lorsqu'il commandait le " Mézidon ", et
que Joachim débutait ses fonctions de Lieutenaut sur ce regretté " Liberty-Ship " semblait vide
et désertée, une ville morte avec tous ses ...bistrots fermés et ses volets clos.
La route s'engagea ensuite entre des vignobles figés par la rosée gelée. En ce mois de Novembre,
i1 faisait frisquet et dans le bus non chauffé, plus d'un claquait des dents. Puis ce fut
l'interminable défilé des pins...jusqu' à " Tourhin ", le centre de formation et de recrutement
situé au bord d'un étang landais, non loin de la mer.

Kerdubon se serra un peu plus sur la banquette contre son collègue également frigorifié.
Il n'imaginait pas qu'il se trouvait déjà projeté dans un monde très différent de ce qu'il
avait connu.

- Passer d 'un Liberty au CFM... c'est quand même pas passer de la liberté au camp de
concentration ? !


- Gast non...heureusement madoué...autrement y aurait plus qu'à se saborder aussi quoah !

- Tais-toi misérable... on ne parle pas de corde dans la maison d'un pendu !

- Ben d'abord le " sabordache " de Toulon fût une victoire... c'est un Amiral qui l 'a dit dans " Historia " !

- Ah dans ce cas... remarque qu 'il devait être bien placé pour le savoir... c 'est peut-être une tactique
réglementaire apprise dans les manuels de l 'École Navale.


- Dis-moi aussi...serais-tu pas un peu antimilitariste ?

- Oui... mais de toute façon je suis trop lâche pour être objecteur de conscience !

- Alors gast.,. tais-toi. Tu râles surtout à cause du coup des flics maritimes... tu sais au
fond...parait que ce sont des bons chevaux les " brasse carré ".


Le Second - Maitre " chef de vésicule " se retourna : - Silence dans le fond !

- Ben quoi ? on est pas à l'église...s'étonna Joachim...qui souffla son haleine entre
ses doigts pour les réchauffer.

De la même façon, les arrivants des trains de Paris et de Marseille furent cueillis.
Tout ce petit monde fut groupé et aligné par rangs de cinq sur la grande place du camp, face
au mât de pavillon. Il était dix heures du matin...un petit vent glacial s'était levé dissipant
les quelques brumes matinales accrochées au sommet des pins de la forêt landaise. Des oiseaux
chantaient dans le lointain. On sentait que le soleil allait poindre, on attendait le miracle..
.ce fut le Commandant du camp qui fit son apparition, escorté de tout son état-major venu
soupeser du regard, la valeur du troupeau sur le champ de foire.

- Garde-à-vous ! ! Hurlèrent les sous-officiers encadreurs...le Commandant X... va vous faire
un " discours de bienvenue " ! !...


- Repos ! !... Le capitaine de frégate portait avec un certain panache ses cinq " galons
panachés ". Il était jeune pour son grade. Comme tout le monde sait que la valeur n'attend
pas le nombre des années, on imagine aisément qu'il avait dû briller à l'Ecole Navale puis
qu'il avait dû savoir " godiller " dans les arsenaux et ministères avant de mener, sans aucun
doute, avec un sang-froid et des qualités exceptionnelles, son grand vaisseau... au milieu des
pins des Landes. Il le montra une fois de plus en matraquant des généralités archiconnues
depuis qu'existe la " Marine en bois ".

- Nous allons faire de vous des hommes... nous vous apprendrons l 'hygiène... et la discipline
... les " engagés " vont acquérir un "vrai " métier... quant aux recrutés du contingent... non
seulement ils s'estimeront heureux d'avoir servi dans la marine... mais un grand nombre
d'entre eux seront reconnaissants d'avoir pu visiter du pays, puisqu'ils iront en Algérie après
avoir eu droit â une formation spéciale et complémentaire au nouveau centre " Piccolo "que nous
avons ouvert près de Mers-el Kebir... notre grande base comme vous le savez !...


Le " panaché " fit demi tour, salua le pavillon la garde qui lui rendit les honneurs, rassembla
sa cour de galonnés et prit martialement la direction de ses bureaux... chauffés.
La troupe abandonnée sur la place entama une sorte de danse de Saint-Guy avec battements de
bras...soufflements rythmés entre les mains jointes...le tout à grand pouvoir calorifique.
Les conversations reprirent ça et là.

- Dis-moi Kerdubon ?

- Oui gast.. j'écoute encore bien...quoique j'ai les oreilles gelées !

- C'est le paradis qu'il nous promet...ce Frégaton ? d'abord devenir un homme à nos âges... il
était temps d'y penser... merci, quant à l'hygiène, parait qu'on est 2000 dans le camp et qu'il
n'y a que 50 WC y compris ceux des offrciers... enfin malgré tout, nous allons connaître le
nec plus ultra, le fin du fin...le rêve de tout civil normalement constitué : le BMC.


- Déconne pas Legrosnion, les BMC n'existent qu'en " campagne " à ce que m'a dit notre recteur,
une fois qu'il me mettait en garde.


- Et l'Algérie promise alors ? Le gouvernement Socialiste volant au secours du Capitalisme...
Monsieur du...Mollet a fait voter le texte... le " contingent " est envoyé en Algérie...
tu crois que c'est pour joindre l'utile à l 'agréable ?... Tu as vu l'Indochine ?


- Même que j'y ai fait de chouettes escales...mais c'est pas pareil tout de même.

- Ce sera du kif...ou pire mon vieux Joachim.

- Gast non !...z'ont bien dit que la poignée d'excités qui menait la bande a été mâtée et mise
au trou... reste plus que quelques coins perdus où il faut faire un peu de " pacification "
quoah !


- Silence Bordel ! hurla l'équivalent d'un adjudant che£..un " Maître principal "...mettez-vous
au garde-à-vous quand on vous cause... bon... maintenant z'allez ouvrir votre bagage.
Les couteaux et l'alcool seront confisqués... quant au reste faudra l'renvoyer à vos parents
ainsi que vos défroques civiles... rapport qu 'icitte... on vous z'habille à l'ceil...


La récolte fut bonne, et le groupe de " boeufs " chargés de la moisson dans les rangs, les bras
lourdement chargés, jubilaient et salivaient d'avance en songeant à la petite orgie qu'ils
feraient le soir dans leur étable... je veux dire dans leur mess.

- C'tin cadeau d'mi père...hurla un grand " Chtimi " qui ne voulait pas se laisser dépouiller.
- Tais-toi ou gare .

- J'm'in fôus tas d'voleurs...rendez-mi min flacon d'gnôle...il bondit sur le second maitre
obése et paralysé par son chargement, lui arracha Ia bouteille...et d'un geste rageur la cassa
contre une pierre du sol. Le " bovidé " frustré, humilié, cria "au charron " et notre "Chti" fut embarqué par la garde.




 

COUP DE BABOUCHE AU FEZ


 

Il n'y a plus de Liberty Ships



Les deux moteurs du ZOUINA le poussaient à dix noeuds... dans les descentes...et encore
risquait-on de voir des pièces détachées des entrailles mécaniques, jaillir de la cheminée,
dans l'une des bouffées de fumée noire et huileuse. Il faut dire que la bête n'en pouvait
plus...elle avait 24 ans...et d'ailleurs creva à 30, par la faute des hommes...mais de toute
façon n'aurait guère pu aller plus loin...on en avait tiré le maxirnum...avec un minimum
d'entretien.

Ce navire avait été construit aux chantiers de Rendsburg dans les années cinquante. C'était
l'un des tout premiers bâtiments mis à flot, et dans le commerce, par la grande Allemagne
renaissante de ses cendres...le phénix voyant toutefois les deux têtes de l'aigle des
Hadsburg séparées par une frontière...puis carrément par un mur...infranchissable,
incontournable, et ... lamentable à Berlin. La construction de ce navire servant de vitrine
et de démonstration, avait donc été des plus sérieuse, c'était un boulot comme on n'en refait
jamais. Elle expliqua sa longévité et le passage haut la main des examens du Bureau Véritas
C'était un bateau à deux châteaux, ce qui veut dire, que les occupants du château milieu,
â la passerelle ou chez le pacha vivaient dans un silence comparable à celui des regrettés
Liberties.


Quelle différence avec ces casseroles modernes, dont la tôle hyperperformante est épaisse
comme du papier à cigarette, au point que l'on peut compter...leurs côtes apparentes. Il y
règne un bruit de ventilation forcée de moteurs rapides...au point que l'on ne peut s'entendre.


Il n'y a plus besoin de masturbatlon...icitte...pour devenir sourd l...commentait le héros de
notre récit, lorsqu'il devint commandant sur ces bateaux...fin de siècle...de même qu'il
ajoutait...tandis que les vibrations épouvantables agitaient les glaçons dans son verre : Pour
se laver les dents, çà va...mais si vous allez pisser un p'tit coup !


Parlons donc de notre ami Joachim Kerdubon, apparenté aux Kerdubonnec... bien connu à
l'université de Dol...du Far West...je veux dire de Bretagne, ainsi que des lecteurs de
Liberty-Story.

Ce "Grand Guillou" avait fait bien de la route depuis le temps des croisiéres noire et jaune.
A présent, il commandait dans des compagnies plus ou moins bordilles...comme on disait dans le
milieu. Les poils blancs de sa barbe, attestaient son expérience...car les circonstances plus
ou moins fortuites de fortunes de mer, forment des cheveux blancs...c'est bien connu. Même les
parfumeurs de tabourets...aux attachés cases en cuir...ou en plastique...se déplument de la
touffe...et blanchissent un peu plus...non pas lorsqu'ils plient sous le harnois, mais chaque
fois qu'ils prennent le risque d'acheter...un billet de loto...ou des actions...d'Euro-tunnel...
lesquelles d'ailleurs, les ont complétement...scalpés !

Son grand nez presqu'à l'horizontale...pour mieux sentir la mer... disait son équipage en riant
sous cape, la tête de Joachim fit un demi-cercle en scrutant l'horizon clair. Un pétrolier
venant sans doute des raffineries d'Ambés avec son chargement de blanc... essence ou gas-oil,
coupait la route du "Zouina" presque perpendiculairement en venant de tribord...il était on
ne peut plus...prioritaire.

- A droite toute, cap au 120 !... ordonna le Lieutenant de quart à l'homme de barre. ... qui
naturellement répéta l'ordre... comme il se doit.

- A droite totte cap au 120.. j'y viens docement... docement, ajouta-t-il d'une voix aigrelette.
Kasmi était un vieux "Barroquin" dont l'âge incertain...malgré un fascicule déclarant cinquante
printemps...devait friser les 65 années d'existence. Il était relativement faible et fragile,
aussi ne l'employait-on que pour des travaux aisés comme la barre. Contrairement à certains
équipages de chez nous...que j'ai personnellement connus, mais ne citerai pas, une solidarité,
voire une complicité régnait à bord des navires "Barroquins", et tout le monde était d'accord
pour avoir un léger surcroît de travail, mais laisser ce vieux gagner de quoi nourrir sa famille, dont il était la locomotive...comme il disait...
Il faut dire aussi, qu'il y avait plus de 35 personnes à bord, et que la part de chacun n'était pas trop lourde.. . comme au bon vieux temps.

Myope de surcroît, le vieux timonier, dressé sur la pointe des pieds chaussés de babouches
jaunes, courbé par dessus la roue aux grands rayons, les yeux presqu'au ras de la cuvette du
compas magnétique, ne déviait pas sa route d'un demi-degré, depuis que le navire avait abattu
sur la droite.

- Ca va...se dit Kerdubon...il ne mégote pas...90 degrés d'un coup...on peut dire que c'est
une manoeuvre claire et franche !...
et il se dirigea vers la table à cartes, pour jeter un
oeil machinal sur une route qu'il connaissait par coeur.

Relevant la tête, le grand sifflet fut étonné de constater que le pétrolier s'était fortement
rapproché, et que la route de collision était évidente. Il bondit vers la barre. Le navire ne
possédait pas de gyrocompas...ni d'ailleurs d'autres
instruments...on était loin des appareils du genre "G.P.S" qui vous crachent le point toute
les vingt secondes...et forcément de l'automatisme...surtout dans la machine....
Kerdubon disait que pour naviguer ici, il fallait se débrouiller...il employait un autre
mot,..avec sa pine et son couteau....ses aphorismes sont bien connus....jusque dans l'"entre deux mers"
c'est pour dire .........



 

ARRETEZ COCHER!


Le Chien du bord


Joachim Kerdubon mon ami, bien connu â l'université de Dol de Bretagne
dans certains petits cabinets de grands ministères, I'Entre-deux-Mers, sous le soleil de
Mexico..oh...oh !.., de nous autres qui savons lever le coude en bonne société, et appeler
un chat : un chat ! ...passa sa grosse patte droite sur sa calvitie précoce, remonta les
coins de sa moustache avec l'index de la même main, caressa son long nez, puis perplexe, sortit
en courbant sa grande taille, sous la pluie qui arrosait le trottoir en gros pavés de grès de
la petite place circulaire de la ville de Nantes où s'étageaient dans un immeuble fin I9éme
siècle les bureaux de la compagnie de navigation qui venait de l'embaucher.
- Curieux tout de même !... se dit-il...aprés avoir jeté le costume par dessus les moulins....
j`ai bien. failli me retrouver à poil !...cor' heureux que ces guénaouécs me prennent à l'essai !


Après tant d' années de commandement sur leurs navires, Le grand Guillou avait proprement
envoyé promener le "Sultanat du Baroque", donnant un magistral coup de babouche à son fez...
parce qu'il avait senti... comme une odeur de pourriture... dans le royaume du Danemark.

Il revenait dans le sein de la mère Patrie...puisque l'Armor n'armait pas encore de navires
sous son propre pavillon...Après tout, le pavillon tricolore avait encore un certain prestige
sur les océans...Il fallut attendre peu d'années, pour que les goélands qui suivent les
sillages à ras de la poupe, puissent lire "Port aux Français" comme port d'attache... ceci pour
qu'ils n'aient aucun doute, même si les équipages, puis les officiers, et enfin les Capitaines
étaient de peau pour le moins bronzée ou jaunâtre, et leur langage compris ailleurs qu'à
Marseille, Le Havre ou Bordeaux...quoique dans ces villes...cosmopolites, le formosan,
l'arabe, et même le bantou, soient plus entendus que le français de Malherbe ou Boileau.

Dans le petit bureau du sous-marin vert... comme était baptisé le sous-sol de la compagnie
où le Capitaine d'armement avait été relégué, sous-sol peint par la même peinture verte que
les ponts des navires...par souci d'économie. Kerdubon avait été reçu en ami par son collègue
Commandant qui en raison de son âge déjâ avancé, avait préféré troquer bottes et jumelles
contre souliers cirès et porte-plume. Son jeune adjoint entra affolé :
- Commandant ! Commandant... il manque le numéro 523 !

- Gast !...dit Joachim...un type tombé à la mer ?

- Non non l... rassurez-vous...Monsieur Grattegenoux classe les exemplaires du journal "Le marin"...
Et d'un geste de la main, il balaya l'intrus qui retourna à ses importants travaux....Nous
manquons horriblement de Seconds-Capitaines... il vous faudra passer par-là pour commander chez
nous dans un an ou deux !... On en manque tellement..
ajouta-t-il... Que si vous le désirez,
vous embarquez... disons après-demain !... ok ?


- OK !...mon sac est toujours prèt !

Les semi-remorques d'un cirque l'éclaboussèrent. Il longea les murs des immeubles, le plus loin
possible de la bordure du trottoir. L'un des camions s'arrêta, et le chauffeur l'interpella.

- Montez une seconde, notre dresseur de crocodiles veut vous parler !

- A moi ?.... Une porte coulissa sur le côté et il entra. Quatre sauriens reposaient
dans des auges remplies d'eau et de vase. Il vit leur prëposé qui procédait au curage des dents
- Nous n'avons pas d'oiseaux pour les nettoyer...alors je les remplace, et cet animal qui
vous a vu par la vitre m'a murmurë à l 'oreille pour vous faire venir.


Le caïman fixa notre ami de ses yeux de reptile...comme pour le fasciner. Puis en quelques
bâillements, il imita parfaitement le rire, avant d'émettre un grognement.

- L 'est bien dressé votre bestiau !

- En effet, et après avoir ri, il a dit que c'est parce que vous aviez été embauché par
les négriers, il a reconnu le pavillon au-dessus de leur portail comme identique à ceux
qu'avaient vus ses ancêtres en Afrique lorsque les noirs étaient embarqués comme esclaves...
ce qui avait vidé malencontreusement leur gardemanger !
Le crocodile qui fixait toujours le Commandant Kerdubon redevenu...humble Second-Capitaine,
se mit alors à pleurer avec de grosses larmes qui rlic-flaquaient dans sa baignoire, puis i1
émit une autre sorte de grognement tenant du grincement de dents.
- Et là ?.. . demanda l' homme de l' Ouest
- Il a pleuré en me disant... le montant de votre salaire !

Joachim embarqua en qualité de Chien du bord, c'est à dire de second Capitaine...et contre ses
aspirations, cela dura un peu plus longtemps que prévu...la pénurie de seconds était bien
réelle.

- Soyez sans crainte, votre tour va venir... les Commandants vous apprécient... et l 'un d 'eux
a même dit que ce serait vraiment dommage de vous promouvoir... car il vous perdrait, et que
trouverait-il à votre place ?... un rigolo ?...
lui déclara son ami entre quatre yeux...
après avoir vérifié la fermeture étanche de la porte du sous-marin vert, ainsi que sa descente
en eaux profondes.

Il connut de modestes gros navires de trente et quelques mille tonnes, d'autres énormes
atteignant prés de trois cent mètres de longueur, qui faisaient 1a vague en ondulant sur la
grosse et longue houle des océans, cassaient à chaque voyage, ce qui nécessitait un pompage
efficace des fonds, et des réparations à chaque escale lorsqu'ils avaient transporté prés de
deux cent mille tonnes de minerai ou de charbon. ....Plusieurs de ces super-navires disparurent
corps et biens...sans même avoir lancé un S.O.S....Pas de chance se dit-on dans les milieux
spëcialisés...augmentons les primes d'assurance... déclara-t-on au Lloyd... quant aux hommes
...ce sont les aléas du métier !...amen !
ajoutérent Imams, Popes et Prêtres de toutes religions.

Il faut dire que les ingénieurs, magiciens de l' ordinateur, avaient été ingénieusement poussés
par les commerciaux, rois de la calculette, intelligents au point d'avoir découvert que
si... on gagne mille balles en transportant une tonne de marchandise... on gagne cent mille
fois plus en transportant cent milles tonnes.

Hélas ignorant tout de la profondeur de la Manche, de la résistance des matériaux,
(on ne peut tout de même pas multiplier
l'échantillonnage des tôles par...cent mille !) de la vitesse du vent et de l'épaisseur du
brouillard ! Ces navires ont tous pourri dans les fjords de Norvège...parcequ'ils ne pouvaient
pénétrer dans les grands ports d'Europe où parce qu'i1s cassaient trop à chaque voyage.


Aprés cela, et la construction d'un port comme Antifer qui devint seulement un refuge à
mouettes 1es jours de fort vent de secteur Ouest ( lesquels sont rares ! durent se dire
d'autres ingénieurs tout aussi ingénieux qui bâtirent ce port)...on conta au monde entier
que c'était les salaires des équipages qui mettaient les compagnies de navigation Françaises
en péril...et comme à partir de dix kilomètres de la côte à l'intérieur des terres, on croit
ce que dit l'étrange lucarne...on remplaça les équipages Français par les...pingouins de...Port
aux Français, Capitale des Iles Kerguélen...bien de chez nous...comme chacun sait...mais
attendons un peu , pour l'instant à cette époque, on en était tout juste à la réduction des
équipages...c'est-à-dire que ces fainéants de marins s'ils voulaient rester, devaient faire en
plus de leur travail...le boulot de ceux qu'on mettait à pied...car on a beau dire, même dans
les ministères: ce qui est à faire...doit être fait, si non l'expédition maritime risque d'être
compromise...et les primes d'assurance...augmentées.


Il fit de beaux voyages....Les Grands lacs Canadiens...(Chargement maxi avec égal tirant d'eau
pour passer les écluses)l...Le Vénézuéla (15 jours à regarder décharger du clinker sans mettre
les pieds à terre, ce ciment coulant avec la sueur...jusque dans le caleçon !). Les Indes et
l'Afrique du Sud et la Russie... je ne vous raconterai pas tout cela, Kerdubon ayant 1a
particularité de ne garder dans le disque dur de sa mémoire...que des souvenirs agréables...

Cependant Madame Zina à défaut de vous charmer...La dernière petite Sirène étant à Copenhague,
pourrait bien vous amuser aussi.


II faisait un froid de canard en cette fin d' année dans le port de Riga. Joachim Kerdubon
revenait de l'avant, la manoeuvre avait été assez rapide. Le bosco et ses hommes s'affairaient
à descendre la coupée sur le quai, car la...grosse commission...des autorités portuaires et
soviétiques, attendait en soufflant dans leurs mains.

C'était heureusement fini l'époque des grandes fouilles qui duraient des heures...du temps de
1a guerre froide, Staline le petit père des peuples était enterré depuis des siècles, puis avait
été traîné dans la boue, et ses statues furent déboulonnées.

- Pour sûr que cela n 'arrivera jamais au saint des saints Lénine... songea notre ami qui se
souvint de ses débuts de Pilotin en ces années terribles ou le ciel chargé de grains atomiques,
pouvait vous tomber d'un coup sur la tête.

La commission était maintenant groupée sur la banquette du carré. En face, le commandant Job Ia
galène et de son second l'Aviateur. Il y avait étalé sur la longue table, une incroyable
quantité de certificats, et documents réclamés par les Officiers Russes qui épluchaient tout
ce fatras en commentant d'un air féroce voulant dire...vous nous baiserez pas ! Un nombre
encore plus effrayant de formulaires furent remplis...et enfin, d'un seul coup, l'atmosphére
se détendit : la clearance était signée.

Le maitre d'hôtel disposa des verres, et une importante collection de bouteilles de whisky
fut ouverte...Ces messieurs qui avaient maintenant ôté leur impressionnante casquette à
étoile rouge, se dégelaient et montrèrent qu'ils parlaient un Français impeccable. Le chef
de cette commission, était...une femme.

- Robert apporte donc la boîte de chocolats qui nous reste de Noël !

- Tout de suite Commandcmt !... Et l' Officier supérieur roula des yeux d' envie à la vue
de ces merveilles enrobées de leurs papiers de couleur argentée ou dorée.

- Chère Madame !...dit Job en tendant l'impressionnante boite - Commandant...Appelez-moi
sïmplement Zina !


L'assistance aux verres remplis du divin breuvage capitaliste devint muette en contemplant
avec un air d' envie, leur chef qui avalait coup sur coup sans reprendre son souffle...les
chocolats qu'elle retirait avec une incroyable dextérité de leur emballage de luxe. Calmée,
elle sourit aux anges et déclara à son équipe :

- Ils ont de délicieux chocolats !... nous autres camarades... nous avons des beaux discours !


Ce fut un éclat de rire général, certains en pleurèrent...mais devant l'air soudainement devenu
glacial de cette brave.. Madame Zina... les rires et sourires cessérent instantanément.

La commission baissait la tête. Un crime...ou pire, un sacrilège venait d'étre commis par
tous, pour sûr qu'il y aurait des rapports envoyés à Moscou, peut-être même que certains déjà
sur la corde raide, se retrouveraient...en Sibérie ! Ils se levèrent sur un signal de leur Chef
tovaritch Zina, et partirent sans un mot...en emportant les bouteilles entamées... sans doute
pour se remettre de leur émotion.


- Au revoir Monsieur le (.Commandant ! Au revoir Monsieur le Capitaine - Au revoir Chère
Madame ! ...
dit Job... il n' était plus question de Zina.

-Au revoir Madame Béret...dit Kerdubon riant encore...iconoclaste inconscient.
Madame Zina revint plusieurs fois. N'étant plus habillée en Officier Supérieur du KGB, de
1'armée rouge...ou de l'armée du Salut, elle était devenue très élégante. Les prétextes de
ses venues étaient futiles, mais la boite de chocolats ne résista pas. Job semblait ne pas
comprendre pourquoi son second...qui habituellement n'était pas si bête que cela, persistait
à l' appeler Madame Béret alors qu' elle insistait pour dire :.........